• Je t'aime mon frère - Nouvelle - Série les Réfugiés

    Cette nouvelle ne relate pas une scène de la réalité. Elle a été inspirée par la photo "L'amour au temps de l'exil" issue du blog de Frédéric Seguin.

    Mais aussi par les informations qui nous parviennent sur les conditions d'accueil des personnes qui fuient les dictatures et les guerres.

    Et enfin par mon expérience d'accompagnement de personnes demandant l'asile.

     

    Cher Moonif,

     

    Nous venons de passer la frontière.

    Les forces de police constituaient une haie de chaque côté de la route. Chaque policier, à moins que ça n’ait été des militaires, tenait un fusil mitrailleur. Une cagoule noire recouvrait leur visage. Ils étaient vêtus de sombre. Seuls leurs yeux sortaient de toute cette obscurité.

    Une tension palpable épaississait l’air, chape sur les épaules.

    Un passage étroit avait été aménagé entre des chevaux de frise. Nous étions contrôlés un à un. Il semblait qu’à tout instant un coup de feu pouvait coucher l’un d’entre nous au sol tant ces statues ténébreuses semblaient remplies d’exécration.

    J’aurais tant aimé te sentir à mes côtés, mon frère.

    J’avais enfilé mon tee-shirt portant l’inscription "love" comme pour conjurer cette violence latente - tu te souviens, je l’avais acheté sur le bazar avec toi. Je tenais Amena fermement par la main. J’avais si peur de la perdre.

    Ils nous ont obligés à nous lâcher. Une des effigies noires l’a poussée dans une cabine de toile. Elle a tourné la tête vers moi. Son regard s’est fiché dans mon cœur comme une crevasse de glace. Je n’ai rien pu faire. Derrière le chiffon de la cabine, ils lui ont fait subir une fouille au corps. Tandis que cela s’est passé sur le bord de la route pour moi. La seule marque de dignité qui m’ait été concédée, était de pouvoir tourner le dos à la route.

    Amena est revenue bouleversée. Cette mesure de défiance gratuite qui a fouillé son intimité l’a profondément choquée.

    Comme j’aurais aimé que tu sois avec nous. Il nous traite avec un irrespect que les animaux n’ont pas les uns envers les autres. La nature, comme sidérée, se taisait. Un silence vitrifié planait. Les rares oiseaux habitant les branches posaient, raides comme des stalagmites.

    Les monuments charbonneux ont peur de nous, mon frère. Il faut être fort pour rester debout face au vent de la haine. Amena s’est réfugiée en pleurs dans mes bras. Je lui ai donné de longs baisers mouillés de ses larmes. Je l’ai bercée. Elle se disloquait comme un pantin de chiffon. J’ai terriblement peur pour elle.

     

    Nous espérions trouver la liberté. Nous rencontrons l’indignité.

    Nous cheminons, sans un rire, au milieu d’un paysage chaotique. Vêtements perdus. Chaussures abandonnées. Sacs éventrés. Le ventre cisaillé par la faim, les intestins vrillés par la peur, la tristesse pour compagne.

    Tu me manques, mon frère. Nous t’avons laissé dans ce port minéral défait où suinte ma déchirure.  Nous t'avons laissé, baigné de rouge. Ton corps disloqué sur les rochers.

    Je n’avais même pas une fleur à te jeter.

    Je t’aime, mon frère.

    Maan

     

    Comment est-il possible de s'approprier un coin de terre et d'en interdire l'accès aux autres hommes? La terre a-t-elle été conçue hérissée de barbelés ?  Y-a-t-il une loi naturelle inscrite dans les gènes ordonnant de vivre en climat tempéré et dans l'abondance ou en climat hostile dans la dénutrition?

     

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  • Commentaires

    1
    Lundi 27 Juin 2016 à 13:28

    Ton texte colle très bien aux impressions que peuvent déclencher la photo qui en est l'origine.

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