• Cela fait un peu plus de trois ans que j'ai ouvert mon épicerie. Ici, la plupart des magasins sont fermés le dimanche. Je suis dans un quartier de petits immeubles anciens. Les gens ne sont pas très riches mais ils ont ce qu'il faut. Ça n'a rien à voir avec chez nous, "avoir ce qu'il faut". Les gens sont bien équipés. Tous ou presque. Même les pauvres. Réfrigérateur, micro-onde, machine à laver, lave vaisselle, télévision,... Beaucoup ont plusieurs voitures !

    L'école est gratuite. Les enseignants demandent l'achat de quelques cahiers et d'un peu de matériel. Ça fait vite des sous. Mais après, tout est gratuit. Il y a deux ans, les enfants sont partis en vacances une semaine avec l'école. Tu te rends compte. On a du payer mais on pouvait le faire. Les enfants étaient tellement contents. C'était l'automne. La maitresse leur a dit que comme ça il y aurait une bonne ambiance dans la classe toute l'année. Ils sont allés au pied de la montagne. Ils ont fait de magnifiques promenades. Ils ont réalisé des tableaux avec des feuilles mortes. Et préparé un spectacle qu'ils nous ont présenté la semaine d'après. Les parents ont apporté des gâteaux et des boissons. C'était très joyeux. Dans la cité, nous sommes beaucoup de nationalités différentes. Je crois qu'il y en a vingt-neuf dans l'école. Alors, ici, on est tous à égalité.

    Moi, je suis ouvert le dimanche. C'est un défilé incessant toute la journée. Ce jour là, ce sont beaucoup d'hommes qui sont envoyés par les femmes. C'est elles qui font la cuisine. Il leur manque un citron, une boite d'olives, une bouteille de crème fraiche,... En été, il y en a beaucoup qui viennent chercher les merguez et la viande pour le barbecue. Ce n'est pas grand chose à chaque fois, mais à la fin de la journée, ça va.

    A la longue, on se connait. On parle du pays. Et des enfants.

    Je ne peux pas me plaindre. En travaillant tous les jours, j'ai de quoi faire vivre la famille. Je peux même payer des cours de guitare à Houmam et des cours de judo à Elyas. Amena est au magasin le matin avec moi. Elle a trouvé un emploi de femme de ménage en complément. Elle fait les bureaux dans trois entreprises après 17h. Elle prépare ce qu'il faut pour notre repas du soir dans l'après-midi avant de partir.

    Je suis un peu inquiet pour les garçons. C'est pas toujours facile pour nous de trouver du travail. Y'a beaucoup de chômage ici aussi. J'espère qu'avec les relations que j'ai, ils pourront trouver quelque chose. Je fais partie d'une association dont le but est l'amélioration des relations entre les habitants. Je suis au conseil d'administration. De ce fait, je connais beaucoup de gens en plus de la clientèle du magasin. J'espère que cela aidera mes fils.

    On se fait toujours du soucis pour les enfants. Tu le sais aussi toi.

    Ici, la plupart des gens travaillent seulement cinq jours par semaine. Les entreprises payent cinq semaines de congés par an. Moi je prends deux semaines. Cela me suffit. L'année prochaine, je prévois de venir au pays l'été. Je ne peux pas fermer le magasin trop longtemps. Je vais voir si je trouve une solution pour pouvoir quand même venir un mois.

    Prépare-toi, ça va être la fête. Je vais vous couvrir de cadeaux. J'économise depuis mon arrivée.

    Amena et moi, on a un peu la nostalgie du pays. Il manque le soleil ici... On ne s’assoit pas devant la porte le soir pour discuter avec les gens qui passent... Mais y'a tellement de confort et de liberté. Et puis quand on a un travail, y'a la sécurité ici. C'est tellement important. Pouvoir marcher dans la rue en toute quiétude. Si tu savais !

    J'espère vraiment que tu pourras venir avec les enfants. J'ai hâte de te faire visiter la campagne en voiture. Houman se réjouit de te jouer quelques morceaux de guitare. Je suis fier de lui. Il a été reçu premier de sa classe musicale l'année dernière. Il espère faire aussi bien cette année. Amena a appris à faire des petits gâteaux de la région, les bredle. Les enfants les aiment tant. Elle t'en fera goûter même si ce n'est pas la saison. Ils sont préparés pour Noël, une fête de la Lumière et de l'Amour. Il faudra que tu choies Elyas car avec ses prises de judo, tu risquerais de te retrouver au tapis plus vite que tu ne respires. Je plaisante bien sûr.

    Donne-moi des nouvelles du pays. Nous t'embrassons tous. Laith et les enfants aussi.

    Zahi

     


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  • Mon cher Nazir,

    Nous sommes enfin arrivés au terme du parcours du combattant. Tu ne peux imaginer la joie qui s'est emparée  de nous quand nous avons visité notre appartement après toutes ces années faites d'incertitudes et de danger.

    Nous habitons un appartement de trois pièces plus la cuisine, la salle de bain et le WC. Nos deux enfants ont leur chambre, nous la nôtre et nous avons même un petit salon. L'école est tout près.

    Je ne sais comment te faire partager le bonheur qu'il y a à vivre dans un pays où on peut en permanence sortir en sécurité. Les enfants peuvent aller seuls à l'école sans risque. L'assistante sociale a fait le nécessaire pour qu'ils aient tout le matériel scolaire demandé par le professeur. Je suis rassuré pour eux. Tlidja et moi en pleurions de soulagement le jour de leur rentrée.

    Nous avons tous deux déjà pu nous inscrire à un cours de langue pour les étrangers. Il va durer six mois. A l'issue, je chercherai un travail de serveur. Il parait que mon diplôme et mon expérience de naturaliste ne me serviront à rien. C'est une profession où il y a énormément de chômage ici. Les métiers de la restauration sont apparemment difficiles mais je suis sûr d'y trouver un emploi. Je ferai tout pour pouvoir élever mes enfants dignement et ne pas dépendre de l’État français. Je ne sais comment te décrire la reconnaissance que j'ai envers la France. C'est tellement merveilleux qu'elle nous accueille.

    Quand un emploi de naturaliste se libèrera - cela arrivera bien - je postulerai. J'ai toutes mes chances.

    Il n'est pas toujours facile de se faire aimer ici. Tout le monde n'accepte pas la couleur de notre peau. Mais je suis déterminé à montrer que je suis quelqu'un d'honorable et de respectueux, ainsi que ma famille. Je crois que l'école va nous aider à nous faire accepter. Le maitre est ouvert et chaleureux.

    Comment est la situation au pays? Les informations que l'on obtient ici ne semblent pas très fiables et sont parcellaires. Je reste profondément inquiet pour vous. Mais vous avez eu raison de ne pas partir. La santé de Loundja est trop délicate. Elle n'aurait pas supporter les épreuves de l'intégration et les conditions de vie en attendant l'admission définitive.

    C'est dur d'être obligé de vivre séparés à des milliers de kilomètres. C'est dur de ne plus sentir les odeurs de la terre natale, de ne plus voir les arbres qu'on aime. Même le ciel est différent. Pour le moment, notre logement est en ville. Nous souhaitons nous installer à la campagne le plus rapidement possible. Je vais apprendre à aimer la grâce du bouleau et la légèreté du saule pleureur, à sentir quand la pluie arrive. Je reconnais déjà le chant du merle, un oiseau noir au très joli chant.

    Quand nous aurons un travail, Tlidja et moi, nous vous ferons venir en vacances. Le plus tôt possible. Je vous aime.

    Baya

     

     


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  • Cette nouvelle ne relate pas une scène de la réalité. Elle a été inspirée par la photo "L'amour au temps de l'exil" issue du blog de Frédéric Seguin.

    Mais aussi par les informations qui nous parviennent sur les conditions d'accueil des personnes qui fuient les dictatures et les guerres.

    Et enfin par mon expérience d'accompagnement de personnes demandant l'asile.

     

    Cher Moonif,

     

    Nous venons de passer la frontière.

    Les forces de police constituaient une haie de chaque côté de la route. Chaque policier, à moins que ça n’ait été des militaires, tenait un fusil mitrailleur. Une cagoule noire recouvrait leur visage. Ils étaient vêtus de sombre. Seuls leurs yeux sortaient de toute cette obscurité.

    Une tension palpable épaississait l’air, chape sur les épaules.

    Un passage étroit avait été aménagé entre des chevaux de frise. Nous étions contrôlés un à un. Il semblait qu’à tout instant un coup de feu pouvait coucher l’un d’entre nous au sol tant ces statues ténébreuses semblaient remplies d’exécration.

    J’aurais tant aimé te sentir à mes côtés, mon frère.

    J’avais enfilé mon tee-shirt portant l’inscription "love" comme pour conjurer cette violence latente - tu te souviens, je l’avais acheté sur le bazar avec toi. Je tenais Amena fermement par la main. J’avais si peur de la perdre.

    Ils nous ont obligés à nous lâcher. Une des effigies noires l’a poussée dans une cabine de toile. Elle a tourné la tête vers moi. Son regard s’est fiché dans mon cœur comme une crevasse de glace. Je n’ai rien pu faire. Derrière le chiffon de la cabine, ils lui ont fait subir une fouille au corps. Tandis que cela s’est passé sur le bord de la route pour moi. La seule marque de dignité qui m’ait été concédée, était de pouvoir tourner le dos à la route.

    Amena est revenue bouleversée. Cette mesure de défiance gratuite qui a fouillé son intimité l’a profondément choquée.

    Comme j’aurais aimé que tu sois avec nous. Il nous traite avec un irrespect que les animaux n’ont pas les uns envers les autres. La nature, comme sidérée, se taisait. Un silence vitrifié planait. Les rares oiseaux habitant les branches posaient, raides comme des stalagmites.

    Les monuments charbonneux ont peur de nous, mon frère. Il faut être fort pour rester debout face au vent de la haine. Amena s’est réfugiée en pleurs dans mes bras. Je lui ai donné de longs baisers mouillés de ses larmes. Je l’ai bercée. Elle se disloquait comme un pantin de chiffon. J’ai terriblement peur pour elle.

     

    Nous espérions trouver la liberté. Nous rencontrons l’indignité.

    Nous cheminons, sans un rire, au milieu d’un paysage chaotique. Vêtements perdus. Chaussures abandonnées. Sacs éventrés. Le ventre cisaillé par la faim, les intestins vrillés par la peur, la tristesse pour compagne.

    Tu me manques, mon frère. Nous t’avons laissé dans ce port minéral défait où suinte ma déchirure.  Nous t'avons laissé, baigné de rouge. Ton corps disloqué sur les rochers.

    Je n’avais même pas une fleur à te jeter.

    Je t’aime, mon frère.

    Maan

     

    Comment est-il possible de s'approprier un coin de terre et d'en interdire l'accès aux autres hommes? La terre a-t-elle été conçue hérissée de barbelés ?  Y-a-t-il une loi naturelle inscrite dans les gènes ordonnant de vivre en climat tempéré et dans l'abondance ou en climat hostile dans la dénutrition?

     


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  •  

    Il a 16 ans. Presqu’un homme déjà. Sa taille élancée chute sur des épaules qui s’affaissent. L’accablement, la maigreur escamotent sa prestance. Des traces grisâtres balaient son corps musclé.

    Il est venu par la mer. Il a fui. Les assassins de son père, dira-t-il. La famine, aussi. Sans doute. La terre ne donne pas là-bas. Elle a bu toute l’eau que le ciel ne verse pas. Il a fui.

    Sa mère est morte. De longtemps déjà.

    Il parle mal la langue d’ici. Il a froid. Personne ne l’attend.

    Chez lui, là-bas, il se raconte que c’est l’opulence, ici.

     

    Son regard erre sur le port. Les gens passent. Pressés. Nonchalants. Indifférents. Voire hostiles.

     

    A la descente du bateau, il y a eu bousculade. On lui a volé ce qu’il avait sur lui. Quelques pièces représentant tout ce qu’il avait pu trouver dans la case désertée et échanger avant de s’embarquer.

    Cela représentait peu. Maintenant il n’a plus rien.

     

    Les fenêtres le regardent. Sans aménité. Elles lui opposent les yeux aveugles de leurs vitres vides. L’anonymat glaçant des rideaux abritent les demeures dans un repli convenable.

     

    Le clocher vrillé élève sa forme de gazelle. Il bégaie douze  battements.

     

    Il traverse la place. S'assied à terre devant l’auberge. La petite ville transpire la défiance hautaine. Elle offre sa circonspection aux mendiants du port. Leurs fripes, chagrinées d’avoir traversé des nuits se succédant aux jours, sans qu’aucun blanchissage viennent atténuer  l’odeur vigoureuse qui s’y accroche, éloignent le chaland bien mis. Le nécessiteux gêne, avec sa gamelle qui exhibe la pauvreté et convoque à la générosité. Il dépareille. Inquiétant par son dénuement.

     

    Le patron du bistrot enjoint au jeune homme d’aller salir le sol plus loin. Il a de la chance qu’il n’appelle pas les flics.

     

    Il s’éloigne. Scrute la place. Repère un arbre. Dans son regard, renait la crainte. Elle l’accompagne depuis si longtemps. Malgré sa jeunesse. Il s’assied contre le tronc. Pose son front sur ses mains. Voile ses yeux qui secrètent un filet humide derrière de longs doigts fins. A la recherche d’une protection. Si ténue soit-elle.

     

    La sentinelle religieuse lui apprend qu’il est quinze heures.

     

    La faim crispe son estomac. Sensation coutumière d’une enfance indigente. Brûlures le long de l’œsophage. Il croise les bras sur ses genoux. Pose la tête sur cet oreiller. Ferme les yeux. S’échappe de cette place sans place qui le chasse et arbore les rires satisfaits des habitués du bistrot.

     

    Dix-sept heures. Le soir tombe sur la ville. Les fenêtres s’habillent de lumière. L’air devient plus frais.

    Il n’a pas bougé. Assis contre l’arbre qui le tolère sans débordement. 

     

    Vingt deux heures. Le froid.

    Fermeture des volets. Ricanement des charnières. Protestations heurtées contre la pierre des encadrements. Cahots successifs l’enfermant  chaque fois davantage au dehors.

     

    Les maisons ont éteint leurs yeux. Le brouillard a posé sa mousseline ivoire sur les silhouettes spectrales de la petite ville. Quelques réverbères malingres diffusent une lueur rognée, festive dans cette nuit blanche.

    Le jeune homme est transi. Il se lève. Marche en rond. Essaie d’atténuer la douleur du froid dans son corps qui crie. Marche encore. Il a peur. Une cabine téléphonique. Il contemple un instant la cabane de verre. Ouvre la porte. Entre. S’assied par terre sur les traces grisâtres des chewing-gums écrasés sur l’asphalte parmi quelques mégots rachitiques.

     

    Les parois l’enserrent comme un lange. Il s’y love. Y cherchant la sécurité d’une matrice. Et s’endort.

     

    Six heures. Le camion-poubelle opère son œuvre de prélèvement dans la ruelle adjacente. Braiement du moteur. Heurts des containers. Odeurs putrides. Interpellations.

     

    Il se déplie. Sort de la cabine. Le froid a fait son travail durant la nuit. Il est grelottant. La faim empoigne son ventre. Il a soif. Il se met à courir. Au hasard. Il sillonne des ruelles décrépies, frôle des volets écaillés, évite des seuils creusés. Les trottoirs lui opposent des trous comminatoires.

    Il arrive à proximité du marché couvert. Les éboueurs ne sont pas encore passés. Il repère les poubelles et leurs cagettes adjacentes chargées de la manne invendue.

    Il trouve quelques fruits et une miche de pain déchirée.

     

    Un robinet public est fiché dans le mur de la halle. Il l’ouvre pour enfin se désaltérer. L’eau gicle dans un jet anarchique et vient s’éponger sur son pantalon de toile. Les cuisses s’exaspèrent. Le froid a redoublé sa morsure. Il avale son butin de laissé pour compte goulument.

     

    Il marche, marche, marche encore pour faire reculer l’engourdissement et tenter d’atténuer l’étau du froid et de l’angoisse. Il doit bien être 9 heures maintenant. Il repère un amas de tôle allumé. S’approche. Des gens entrent et sortent poussant un chariot de fer devant eux. Il hésite. Se cache pour observer. On circule librement. Peut-être peut-il lui aussi passer les portes de verre aux grandes affiches criardes.

    Dans le supermarché, il voit au rayon des livres, des enfants assis. Ils regardent un ouvrage. Il va se glisser à côté d’eux. Prend un livre d’images. Et se laisse emporter dans le monde imaginaire qui se déploie sous ses yeux.

     

    Le temps passe. Il se réchauffe. Les images l’entourent et l’aide à oublier la peur. Mais la faim revient. Il voit une mère prendre un gâteau dans un paquet et le tendre à son garçonnet. Elle repose le paquet dans le chariot. C’est donc de la nourriture. Il suit l’embarcation à distance, les yeux fixés sur le paquet. Le chariot s’arrête. La conductrice s’éloigne, le garçonnet à la main. Alors, vif comme lorsqu’il attrapait les oiseaux pour en faire sa pitance, il embarque le paquet et retourne au bonheur des images à côté d’enfants qui ont succédé aux premiers.

     

    Les lumières suspendues tout en haut de l’entrecroisement de fer clignotent puis s’éteignent. Il ne bouge pas. S’il pouvait passer la nuit là, dans ce monde qui diffuse chaleur, nourriture et images.

    On vient le déloger. On ferme. Tout le monde sort.

     

    Il reprend son errance. Espère retrouver la cabine de verre, là bas vers la mer. Rencontre le gris des façades sans grâce, pauvrement entretenues, aux yeux vides, aux seuils aveugles, faiblement éclairées vers l’intérieur. Tandis que lui dehors voit la nuit qui tombe et le halo des réverbères qui montrent les trous du trottoir.

    Il chemine. Seul. Les rues transpirent de silence. Le soir exacerbe le froid. Ses muscles se resserrent, sa chair se rétrécit.

    Il arrive à la place. Il fait maintenant complètement nuit. Les volets gémissent leur adieu dans un claquement hostile. Il a le sens de l’orientation, prend la mesure des lieux et se dirige vers la cabine de verre aux traces de chewing-gums grises et aux mégots rancis… Il est vingt et une heures.

     

    Vingt et une heure trente, trottinement d’un chien, guilleret au bout de sa laisse. Malgré le froid nocturne. Raclement de gorge.

     Il se recroqueville. Détourne la tête. N’aime guère les chiens. Attend avec anxiété qu’il s’éloigne.

    Le chien lève une patte sur la cabine comme tous les soirs. Le jet jaune dessine une tâche ruisselante qui va mourir dans l’asphalte. Le maître s’éloigne tirant son animal indifférent à la forme recroquevillée au sol, de l’autre côté du panneau de verre. C’est la deuxième halte de l’immuable parcours exécuté trois fois par jour par le maitre.

     

    Vingt deux heures quinze. Ouverture d’une portière de camionnette. Des voix. Des pas.

    Il enfonce la tête dans les épaules. Ses doigts se crispent. La peur redouble.

    Une main se pose sur son bras. Sursaut.

    «  Bonjour petit, qu’est-ce que tu fais là ? T’as mangé ?

    - …

    Son corps se restreint. Il ne bouge pas. Des spasmes d’affolement le malmènent.

     

    On le secoue.

    - Pourvu qu’il ne soit pas en hypothermie !

    -  Petit, tu es gelé !  Il faut bouger !»

    - On l’embarque. Marc, viens me donner un coup de main. On va l’installer dans la camionnette en attendant le SAMU. Il faut un bilan.»

     

    La maraude le recueille. Gestes de première urgence. On l’emballe dans une couverture de survie. Un bol de soupe passe entre ses lèvres bleues. Il ne comprend pas. Que lui veut-on ?

     

    Il est assis sur le banc arrière inconfortable de la camionnette de tournée. Son esprit est brumeux, apathique. Trop de froid, de faim, de peur.

     

    On lui pose des questions. D’où vient –il ? Comment s’appelle-t-il ? Quel âge a-t-il ? Comment est-il venu ?

    Que peut-il dire ?

    Là-bas, chez lui, se raconte qu’ici c’est l’abondance. Que tout le monde a ce qu’il veut. Que les maisons sont luxueuses. Mais que c’est la loterie de pouvoir rester.

    Il ne dit rien. L’appréhension l’empoigne, amenuise sa respiration, broie ses entrailles. Qui sont ces gens ? Que lui veulent-ils ? Où est son sac ?

     

    « Il est mineur. 16 ans. Il faut le signaler au juge des enfants. » Son sac est là. Dans les mains de la dame. Qui regarde son passeport. Il n’a pas compris ce qui l’attend. Le juge… C’est pourquoi. La boule dans son ventre se resserre. Le nœud qui étrangle sa gorge devient douloureux.

     

    Le SAMU arrive. Sans bruit. A cette heure-ci les sirènes impétueuses, annonciatrices de la détresse, revendiquant le passage, sont en sommeil. Comme les rues. Il passe d’une camionnette dans l’autre. Ici, on l’allonge. Lui prend le pouls, la température.

    - Depuis quand êtes-vous dehors ?

    - Avez-vous mangé ?

    - Qu’avez vous mangé ?

    - Quand ?

    - Avez-vous de la famille ici ?

    - Avez-vous une assurance sociale ?

     

    Il est deux heures du matin. L’hôpital le prend en charge. Nouvelle série de questions. Examen clinique. Prise de sang.

    Il s’est réchauffé. A mangé. Il va bien. Il est solide.

    Les lits sont pleins. On en a même plusieurs dans le couloir. On est désolé. On ne peut pas le garder.  Il peut attendre le matin dans la salle d’attente jusqu’à l’arrivée de l’assistante sociale de permanence. Elle le présentera au juge des enfants. On va lui chercher un foyer tenu par des éducateurs.

    Il est trois heures trente du matin. On lui donne une couverture de survie. Et on s’occupe du suivant.

     

    Demain, il acquerra le statut de mineur à la charge de majeurs. S’il peut prouver son âge.  Sinon…

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


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  • Une jeune femme porte en avant son ventre rond plein d'une vie à naître.

    Ses grands yeux clairs sont lavés de larmes. Son compagnon, le père de l'enfant, vient de lui manifester une indifférence humiliante. Parti au milieu de la nuit, alors qu'elle dormait, il est rentré à 3h du matin et refuse de lui donner une explication, se montrant agressif et méprisant.

    Elle a un mouvement de recul pour l'enfant qu'elle porte, un garçon. Va-t-il, lui aussi, maltraiter les femmes quand il sera grand ?

    Elle se souvient alors des scènes violentes entre son père et sa mère, des petites humiliations quotidiennes réciproques, de la tension palpable et sournoise entre eux. Elle comprend qu'elle reproduit avec son compagnon la relation que ses parents avaient ensemble. Comme ses parents, probablement, ont reproduit.

    Elle pense à son fils, encore tout petit, tapi dans son ventre. Elle sait qu'il perçoit tous ces messages. Elle est honteuse de ce malheur qu'elle transmet à son corps défendant.

    Elle réalise qu'elle ne peut pas se débarrasser de ses ancêtres. Qu'ils lui ont donné des pierres lourdes et douloureuses à porter à côté de talents qu'elle voudrait développer. Elle prend la mesure de cet héritage disparate. Et décide de l'accepter.

    Elle accepte les failles de ses ancêtres, leurs fragilités. Elle sent que les connaitre et les reconnaitre va lui permettre de mieux les maitriser. Cela l'amène à la modestie, à une certaine humilité. Si je peux accepter leurs difficultés, je peux apprivoiser les miennes, me les approprier. Et je peux valoriser mes dons et mes qualités.

    Elle pense avec une immense tendresse au petit enfant à naitre. A un regard de bienveillance vers son compagnon.

     

     


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  • Mon jardin sauvage accueille généreusement les asters et les achillées millefeuilles blanches. Parterre de milliers de petites fleurs blanches, il ressemble à une prairie nuptiale. Quelques touches de jaune et de bleu se glissent dans l'albâtre végétal.

     

    La danse des papillons

     

    Une envolée gourmande de papillons blancs et noirs dessine des arabesques gracieuses. Assortie à la décoration des intérieurs humains qui ignorent les couleurs. Ils conjuguent le yin et le yang, le principe du féminin et du masculin.

    Depuis que la pluie s'est un peu rangée, ils sont nombreux, très nombreux à poursuivre leur chemin saccadé.  Tantôt à gauche, tantôt à droite. En l'air, en bas. Dans un mouvement fluide et souple. Le demi-deuil et la piéride du chou mêlent leurs blancheurs dans un ballet aérien sans cesse renouvelé. Tantôt myriades en l'air, parsemant la prairie blanche de la blancheur de leurs gracieux flocons virevoltants. Tantôt, invisibles. Disparus mystérieusement.

     

    Papillon pieris brassicae piéride du choux

     

    Le demi-deuil s'esquive à toute volonté de portrait.  Il ne se pose pas. Vivant peut-être d'un nectar subtil flottant dans l'air.

    La légèreté du papillon échappe aux cages.

     

    La danse des papillons pieris brassicae piéride du choux

     

    Tantôt, les ailes blanches entament un duo frénétique qui les aspirent vers le bleu de l'azur. Joutes amoureuses ou complicités spontanées éphémères ? Tantôt c'est un trio ou même un quatuor qui mêle ses pétales animés sur le fond du firmament.

    Puis chacun, reprend le cours de son cheminement solitaire. Simplement. Poudroiement de la prairie. Envol du cœur fasciné.

     

    La danse des papillons  pieris brassicae piéride du choux

     


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  • Tandis que le fleuve roulait ses ordres moraux, arrachant aux rives instables, les derniers lambeaux de dissidence, un vent libéral avait pris en force. Des rafales teigneuses arrachaient au libre arbitre ses derniers remparts, pour les disperser à travers les champs d'honneur.

     

    Au milieu des eaux brunes se noyaient les derniers esprits éclairés. Leurs poumons s'emplissaient de la pensée unique à laquelle ils ne pourraient survivre.

     

    Une lune blafarde crevait avec peine un ciel qui s'embrunissait peu à peu, jusqu'à se fondre avec les eaux fangeuses du fleuve.

     

    Sur la rive, quelques poètes luttaient encore contre le déracinement. Ils se risquaient malgré le vent, à graver sur l'écorce des arbres à palabre, le mot Liberté. Mais la pointe émoussée de leur plume refusait toutes traces.

     

    Le vent passa son dernier coup d'éponge et la Terre devint propre.

     

    En contre bas, l'argent sale honora la fondation d'un village aux maisons toutes blanches et identiques.

    Margimond - Carnet de dévoyage

     

    ...Et la Terre devint blanche. Blanche, dépourvue d'aspérités, sans même un grain de poivre. Telle une orgie d'épuration. Un recyclage extrême jusqu'à l'absence de contraste. Une désertion des contraires. Une tempête de pureté virginale stérile.

    La couleur s'en est allée avec les dissidents dissous dans les remous du fleuve brun. Le gris beige est devenue albâtre. Un monde uniforme d'où rien n'émerge, rien ne se crée, rien ne disparait. Figé dans son unicité terne et aphone.

     

    Dans le blanc du firmament nait un souffle léger d'abord. Se gonflant progressivement non d'importance. Mais de force. Comme une magnifique colère qui enfle. Et dérange l'unité morte. Provoquant de petits gromelos de nuages de nuances ivoires. Des dissidents de blancs qui se teintent de rose et de jaune. Oh légers très légers. Mais tout de même, à ne pas négliger.

     

    Le blanc pisse de trouille et se teinte de vert. C'en est fini du grand décapage radical. L'unité totalitaire sent sa fin approcher. Prend la couleur du deuil. Se pare de rouge violent. C'en est fait de la propreté. Le temps de la différence avec son cortège de différents, d'insolite et de marginal, de conformistes et d'autoritaires, de créatifs et d'originaux se réveille. Paraissant faussement semblable à hier. Assagi par l'expérience de la grande lessive en cours de retraitement...

     

    Les couleurs s'étalent dans une multitude de nuances contrastées et douces. Jaillissement créatif heureux.

    Bleu Ebouriffé

     

     


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  • Le jardin est un écrin mélodieux couleur amour.

    Je monte le chemin de terre jaune. Les bouses de vaches dessinent de larges tâches odorantes. C’est la campagne. Son parfum m’accompagne. Des brins d’herbes, quelques plantes sauvages aussi se sont installés au gré de leur fantaisie entre cailloux et argile.

    Sur ma gauche, une porte aux barreaux de fer écaillé verts clairs. Je suis arrivée. Je franchis le seuil. Un sentiment de quiétude heureuse me pénètre. Le chemin trace droit sa route jusqu’à la cabane. Caverne d’Ali Baba aux objets rares, outils inconnus, boites ancestrales à la palette passée. La gouttière s’oublie sur le lourd couvercle de la tonne. Égrenant l’air lancinant d’un tambour aphone.

    Le tas de compost. En retrait. Univers mystérieux et incompréhensible. Comment ma grand-mère si propre peut-elle laisser pêle mêle ce tas de déchets sans grâce ?

    Un long meuglement sourd. Le troupeau de vaches s’avance de son pas balancé.  Au rythme de plomb du poids des bêtes. Mes yeux cherchent avidement les prunelles des pachydermes. Ils plongent dans un abyme inanimé, dépourvu d’éclat.

     Soudain, une plainte : « Mamie, Mamie, la vache, elle me regarde ! » Entre larmoiement et peur, ma petite sœur s’éloigne en courant de la porte. Le guet fidèle de cette sentinelle n’a pas suffit à rassurer le bout de chou. Elle se prend les pieds l’un dans l’autre. S’affale dans l’herbe qui l’accueille en douceur. Redouble de pleurs. Se précipite vers le refuge bienfaisant de l’aïeule. Une pastille Vichy, sempiternel trésor des poches de ma grand-mère, un grand mouchoir à carreaux grisés bleus, un baiser sonore sur les deux genoux. Trois rires aux éclats surgissent en rempart contre l’invasion du troupeau de bovidés.

    Les framboisiers me hèlent de toute la puissance de leur rose magenta. Je prends les fruits juteux à pleine bouche. Sans retenue.

    C’est le mot. Sans retenue.

    Dans le jardin de Mamie, je peux m’égayer sans retenue.

    Une bonne grappe de groseilles mûres à point dessine un ruisseau écarlate de part et d’autre de mon menton. Le bonheur !


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    Cette chanson d'Anne Sylvestre en répons au texte, "L'enfant qui dormait dans la cave", nous fait monter cette fois au grenier quand la maltraitance devient une institution nationale.

    Fille d'Albert Beugras bras droit de Jacques Doriot pendant l'Occupation à la tête du Parti populaire français, Anne Sylvestre est la sœur de l'écrivaine Marie Chaix. Le Parti populaire français ou PPF (1936-1945), fondé et dirigé par Jacques Doriot, était le principal parti politique d’inspiration fasciste français en 1936-1939 et l’un des deux principaux partis collaborationnistes en 1940-1944.

    En 1974 sort le livre de Marie Chaix intitulé « Les Lauriers du lac de Constance » qui traite de l’histoire du père, Albert Beugras.

     

     Vous y grimpiez par une échelle
    Qu'on installait dans l'escalier
    Finis tous vos jeux de marelle
    Et vos parties de chat perché
    Quand vous y montiez par surprise
    C'était en étouffant vos pas
    Il fallait alors porter Lise
    Et Sarah qui ne marchait pas

    Moi, j'ai le cœur tout barbouillé
    Quand vous parlez du p'tit grenier

    Quand on avait fermé la trappe
    Il fallait, on vous l'avait dit,
    Que pas un cri ne vous échappe
    Silencieux comme des souris
    Le plafond était tout en pente
    Et David se tenait penché
    On y voyait par quelques fentes
    Le ciel et un bout de clocher

    Moi, j'ai le cœur tout barbouillé
    Quand vous parlez du p'tit grenier

    Vous taire n'était pas facile
    Mais vous l'aviez bien vite appris
    Inventant des jeux immobiles
    Pour occuper les plus petits
    Parfois ce n'était qu'une alerte 


    Et vous pouviez dégringoler
    Bondir par la fenêtre ouverte
    Comme des cabris déchaînés

    Moi, j'ai le cœur tout barbouillé
    Quand vous parlez du p'tit grenier

    On vous avait mis à l'école
    Et vous aviez compris que vous
    Vous appelliez Georges et Nicole
    Sans jamais vous tromper surtout
    Ainsi se passait votre enfance
    Sans nouvelles de vos parents
    Vous ne mesuriez pas la chance
    Que vous aviez d'être vivants

    Moi, j'ai le cœur tout barbouillé
    Quand vous parlez du p'tit grenier

    Enfants, vous que partout les guerres
    Viennent broyer comme en passant,
    Vous qui semblez être sur Terre
    Pour payer la haine des grands,
    Qu'un jour on voie pourrir les armes
    Et les soldats inoccupés
    Que sur le ruisseau de vos armes
    Voguent des bateaux de papier

    Que plus jamais vous ne deviez
    Vous cacher dans des p'tits greniers

     

     

     

     


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