• Mon cher Nazir,

    Nous sommes enfin arrivés au terme du parcours du combattant. Tu ne peux imaginer la joie qui s'est emparée  de nous quand nous avons visité notre appartement après toutes ces années faites d'incertitudes et de danger.

    Nous habitons un appartement de trois pièces plus la cuisine, la salle de bain et le WC. Nos deux enfants ont leur chambre, nous la nôtre et nous avons même un petit salon. L'école est tout près.

    Je ne sais comment te faire partager le bonheur qu'il y a à vivre dans un pays où on peut en permanence sortir en sécurité. Les enfants peuvent aller seuls à l'école sans risque. L'assistante sociale a fait le nécessaire pour qu'ils aient tout le matériel scolaire demandé par le professeur. Je suis rassuré pour eux. Tlidja et moi en pleurions de soulagement le jour de leur rentrée.

    Nous avons tous deux déjà pu nous inscrire à un cours de langue pour les étrangers. Il va durer six mois. A l'issue, je chercherai un travail de serveur. Il parait que mon diplôme et mon expérience de naturaliste ne me serviront à rien. C'est une profession où il y a énormément de chômage ici. Les métiers de la restauration sont apparemment difficiles mais je suis sûr d'y trouver un emploi. Je ferai tout pour pouvoir élever mes enfants dignement et ne pas dépendre de l’État français. Je ne sais comment te décrire la reconnaissance que j'ai envers la France. C'est tellement merveilleux qu'elle nous accueille.

    Quand un emploi de naturaliste se libèrera - cela arrivera bien - je postulerai. J'ai toutes mes chances.

    Il n'est pas toujours facile de se faire aimer ici. Tout le monde n'accepte pas la couleur de notre peau. Mais je suis déterminé à montrer que je suis quelqu'un d'honorable et de respectueux, ainsi que ma famille. Je crois que l'école va nous aider à nous faire accepter. Le maitre est ouvert et chaleureux.

    Comment est la situation au pays? Les informations que l'on obtient ici ne semblent pas très fiables et sont parcellaires. Je reste profondément inquiet pour vous. Mais vous avez eu raison de ne pas partir. La santé de Loundja est trop délicate. Elle n'aurait pas supporter les épreuves de l'intégration et les conditions de vie en attendant l'admission définitive.

    C'est dur d'être obligé de vivre séparés à des milliers de kilomètres. C'est dur de ne plus sentir les odeurs de la terre natale, de ne plus voir les arbres qu'on aime. Même le ciel est différent. Pour le moment, notre logement est en ville. Nous souhaitons nous installer à la campagne le plus rapidement possible. Je vais apprendre à aimer la grâce du bouleau et la légèreté du saule pleureur, à sentir quand la pluie arrive. Je reconnais déjà le chant du merle, un oiseau noir au très joli chant.

    Quand nous aurons un travail, Tlidja et moi, nous vous ferons venir en vacances. Le plus tôt possible. Je vous aime.

    Baya

     

     


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  • Cette nouvelle ne relate pas une scène de la réalité. Elle a été inspirée par la photo "L'amour au temps de l'exil" issue du blog de Frédéric Seguin.

    Mais aussi par les informations qui nous parviennent sur les conditions d'accueil des personnes qui fuient les dictatures et les guerres.

    Et enfin par mon expérience d'accompagnement de personnes demandant l'asile.

     

    Cher Moonif,

     

    Nous venons de passer la frontière.

    Les forces de police constituaient une haie de chaque côté de la route. Chaque policier, à moins que ça n’ait été des militaires, tenait un fusil mitrailleur. Une cagoule noire recouvrait leur visage. Ils étaient vêtus de sombre. Seuls leurs yeux sortaient de toute cette obscurité.

    Une tension palpable épaississait l’air, chape sur les épaules.

    Un passage étroit avait été aménagé entre des chevaux de frise. Nous étions contrôlés un à un. Il semblait qu’à tout instant un coup de feu pouvait coucher l’un d’entre nous au sol tant ces statues ténébreuses semblaient remplies d’exécration.

    J’aurais tant aimé te sentir à mes côtés, mon frère.

    J’avais enfilé mon tee-shirt portant l’inscription "love" comme pour conjurer cette violence latente - tu te souviens, je l’avais acheté sur le bazar avec toi. Je tenais Amena fermement par la main. J’avais si peur de la perdre.

    Ils nous ont obligés à nous lâcher. Une des effigies noires l’a poussée dans une cabine de toile. Elle a tourné la tête vers moi. Son regard s’est fiché dans mon cœur comme une crevasse de glace. Je n’ai rien pu faire. Derrière le chiffon de la cabine, ils lui ont fait subir une fouille au corps. Tandis que cela s’est passé sur le bord de la route pour moi. La seule marque de dignité qui m’ait été concédée, était de pouvoir tourner le dos à la route.

    Amena est revenue bouleversée. Cette mesure de défiance gratuite qui a fouillé son intimité l’a profondément choquée.

    Comme j’aurais aimé que tu sois avec nous. Il nous traite avec un irrespect que les animaux n’ont pas les uns envers les autres. La nature, comme sidérée, se taisait. Un silence vitrifié planait. Les rares oiseaux habitant les branches posaient, raides comme des stalagmites.

    Les monuments charbonneux ont peur de nous, mon frère. Il faut être fort pour rester debout face au vent de la haine. Amena s’est réfugiée en pleurs dans mes bras. Je lui ai donné de longs baisers mouillés de ses larmes. Je l’ai bercée. Elle se disloquait comme un pantin de chiffon. J’ai terriblement peur pour elle.

     

    Nous espérions trouver la liberté. Nous rencontrons l’indignité.

    Nous cheminons, sans un rire, au milieu d’un paysage chaotique. Vêtements perdus. Chaussures abandonnées. Sacs éventrés. Le ventre cisaillé par la faim, les intestins vrillés par la peur, la tristesse pour compagne.

    Tu me manques, mon frère. Nous t’avons laissé dans ce port minéral défait où suinte ma déchirure.  Nous t'avons laissé, baigné de rouge. Ton corps disloqué sur les rochers.

    Je n’avais même pas une fleur à te jeter.

    Je t’aime, mon frère.

    Maan

     

    Comment est-il possible de s'approprier un coin de terre et d'en interdire l'accès aux autres hommes? La terre a-t-elle été conçue hérissée de barbelés ?  Y-a-t-il une loi naturelle inscrite dans les gènes ordonnant de vivre en climat tempéré et dans l'abondance ou en climat hostile dans la dénutrition?

     


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  • Les derniers soupirs crépitent dans la cheminée

    Une pluie de pétales abreuve la Lumière

    Des perles de rosée ourlent la Source Nouvelle

     

    Une source s'écoule de la bouche de la montagne. Un feu brûle sur don bord. Un arbre porte des perles de rosée. C'est le balbutiement de la lumière.


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  •  

    Il a 16 ans. Presqu’un homme déjà. Sa taille élancée chute sur des épaules qui s’affaissent. L’accablement, la maigreur escamotent sa prestance. Des traces grisâtres balaient son corps musclé.

    Il est venu par la mer. Il a fui. Les assassins de son père, dira-t-il. La famine, aussi. Sans doute. La terre ne donne pas là-bas. Elle a bu toute l’eau que le ciel ne verse pas. Il a fui.

    Sa mère est morte. De longtemps déjà.

    Il parle mal la langue d’ici. Il a froid. Personne ne l’attend.

    Chez lui, là-bas, il se raconte que c’est l’opulence, ici.

     

    Son regard erre sur le port. Les gens passent. Pressés. Nonchalants. Indifférents. Voire hostiles.

     

    A la descente du bateau, il y a eu bousculade. On lui a volé ce qu’il avait sur lui. Quelques pièces représentant tout ce qu’il avait pu trouver dans la case désertée et échanger avant de s’embarquer.

    Cela représentait peu. Maintenant il n’a plus rien.

     

    Les fenêtres le regardent. Sans aménité. Elles lui opposent les yeux aveugles de leurs vitres vides. L’anonymat glaçant des rideaux abritent les demeures dans un repli convenable.

     

    Le clocher vrillé élève sa forme de gazelle. Il bégaie douze  battements.

     

    Il traverse la place. S'assied à terre devant l’auberge. La petite ville transpire la défiance hautaine. Elle offre sa circonspection aux mendiants du port. Leurs fripes, chagrinées d’avoir traversé des nuits se succédant aux jours, sans qu’aucun blanchissage viennent atténuer  l’odeur vigoureuse qui s’y accroche, éloignent le chaland bien mis. Le nécessiteux gêne, avec sa gamelle qui exhibe la pauvreté et convoque à la générosité. Il dépareille. Inquiétant par son dénuement.

     

    Le patron du bistrot enjoint au jeune homme d’aller salir le sol plus loin. Il a de la chance qu’il n’appelle pas les flics.

     

    Il s’éloigne. Scrute la place. Repère un arbre. Dans son regard, renait la crainte. Elle l’accompagne depuis si longtemps. Malgré sa jeunesse. Il s’assied contre le tronc. Pose son front sur ses mains. Voile ses yeux qui secrètent un filet humide derrière de longs doigts fins. A la recherche d’une protection. Si ténue soit-elle.

     

    La sentinelle religieuse lui apprend qu’il est quinze heures.

     

    La faim crispe son estomac. Sensation coutumière d’une enfance indigente. Brûlures le long de l’œsophage. Il croise les bras sur ses genoux. Pose la tête sur cet oreiller. Ferme les yeux. S’échappe de cette place sans place qui le chasse et arbore les rires satisfaits des habitués du bistrot.

     

    Dix-sept heures. Le soir tombe sur la ville. Les fenêtres s’habillent de lumière. L’air devient plus frais.

    Il n’a pas bougé. Assis contre l’arbre qui le tolère sans débordement. 

     

    Vingt deux heures. Le froid.

    Fermeture des volets. Ricanement des charnières. Protestations heurtées contre la pierre des encadrements. Cahots successifs l’enfermant  chaque fois davantage au dehors.

     

    Les maisons ont éteint leurs yeux. Le brouillard a posé sa mousseline ivoire sur les silhouettes spectrales de la petite ville. Quelques réverbères malingres diffusent une lueur rognée, festive dans cette nuit blanche.

    Le jeune homme est transi. Il se lève. Marche en rond. Essaie d’atténuer la douleur du froid dans son corps qui crie. Marche encore. Il a peur. Une cabine téléphonique. Il contemple un instant la cabane de verre. Ouvre la porte. Entre. S’assied par terre sur les traces grisâtres des chewing-gums écrasés sur l’asphalte parmi quelques mégots rachitiques.

     

    Les parois l’enserrent comme un lange. Il s’y love. Y cherchant la sécurité d’une matrice. Et s’endort.

     

    Six heures. Le camion-poubelle opère son œuvre de prélèvement dans la ruelle adjacente. Braiement du moteur. Heurts des containers. Odeurs putrides. Interpellations.

     

    Il se déplie. Sort de la cabine. Le froid a fait son travail durant la nuit. Il est grelottant. La faim empoigne son ventre. Il a soif. Il se met à courir. Au hasard. Il sillonne des ruelles décrépies, frôle des volets écaillés, évite des seuils creusés. Les trottoirs lui opposent des trous comminatoires.

    Il arrive à proximité du marché couvert. Les éboueurs ne sont pas encore passés. Il repère les poubelles et leurs cagettes adjacentes chargées de la manne invendue.

    Il trouve quelques fruits et une miche de pain déchirée.

     

    Un robinet public est fiché dans le mur de la halle. Il l’ouvre pour enfin se désaltérer. L’eau gicle dans un jet anarchique et vient s’éponger sur son pantalon de toile. Les cuisses s’exaspèrent. Le froid a redoublé sa morsure. Il avale son butin de laissé pour compte goulument.

     

    Il marche, marche, marche encore pour faire reculer l’engourdissement et tenter d’atténuer l’étau du froid et de l’angoisse. Il doit bien être 9 heures maintenant. Il repère un amas de tôle allumé. S’approche. Des gens entrent et sortent poussant un chariot de fer devant eux. Il hésite. Se cache pour observer. On circule librement. Peut-être peut-il lui aussi passer les portes de verre aux grandes affiches criardes.

    Dans le supermarché, il voit au rayon des livres, des enfants assis. Ils regardent un ouvrage. Il va se glisser à côté d’eux. Prend un livre d’images. Et se laisse emporter dans le monde imaginaire qui se déploie sous ses yeux.

     

    Le temps passe. Il se réchauffe. Les images l’entourent et l’aide à oublier la peur. Mais la faim revient. Il voit une mère prendre un gâteau dans un paquet et le tendre à son garçonnet. Elle repose le paquet dans le chariot. C’est donc de la nourriture. Il suit l’embarcation à distance, les yeux fixés sur le paquet. Le chariot s’arrête. La conductrice s’éloigne, le garçonnet à la main. Alors, vif comme lorsqu’il attrapait les oiseaux pour en faire sa pitance, il embarque le paquet et retourne au bonheur des images à côté d’enfants qui ont succédé aux premiers.

     

    Les lumières suspendues tout en haut de l’entrecroisement de fer clignotent puis s’éteignent. Il ne bouge pas. S’il pouvait passer la nuit là, dans ce monde qui diffuse chaleur, nourriture et images.

    On vient le déloger. On ferme. Tout le monde sort.

     

    Il reprend son errance. Espère retrouver la cabine de verre, là bas vers la mer. Rencontre le gris des façades sans grâce, pauvrement entretenues, aux yeux vides, aux seuils aveugles, faiblement éclairées vers l’intérieur. Tandis que lui dehors voit la nuit qui tombe et le halo des réverbères qui montrent les trous du trottoir.

    Il chemine. Seul. Les rues transpirent de silence. Le soir exacerbe le froid. Ses muscles se resserrent, sa chair se rétrécit.

    Il arrive à la place. Il fait maintenant complètement nuit. Les volets gémissent leur adieu dans un claquement hostile. Il a le sens de l’orientation, prend la mesure des lieux et se dirige vers la cabine de verre aux traces de chewing-gums grises et aux mégots rancis… Il est vingt et une heures.

     

    Vingt et une heure trente, trottinement d’un chien, guilleret au bout de sa laisse. Malgré le froid nocturne. Raclement de gorge.

     Il se recroqueville. Détourne la tête. N’aime guère les chiens. Attend avec anxiété qu’il s’éloigne.

    Le chien lève une patte sur la cabine comme tous les soirs. Le jet jaune dessine une tâche ruisselante qui va mourir dans l’asphalte. Le maître s’éloigne tirant son animal indifférent à la forme recroquevillée au sol, de l’autre côté du panneau de verre. C’est la deuxième halte de l’immuable parcours exécuté trois fois par jour par le maitre.

     

    Vingt deux heures quinze. Ouverture d’une portière de camionnette. Des voix. Des pas.

    Il enfonce la tête dans les épaules. Ses doigts se crispent. La peur redouble.

    Une main se pose sur son bras. Sursaut.

    «  Bonjour petit, qu’est-ce que tu fais là ? T’as mangé ?

    - …

    Son corps se restreint. Il ne bouge pas. Des spasmes d’affolement le malmènent.

     

    On le secoue.

    - Pourvu qu’il ne soit pas en hypothermie !

    -  Petit, tu es gelé !  Il faut bouger !»

    - On l’embarque. Marc, viens me donner un coup de main. On va l’installer dans la camionnette en attendant le SAMU. Il faut un bilan.»

     

    La maraude le recueille. Gestes de première urgence. On l’emballe dans une couverture de survie. Un bol de soupe passe entre ses lèvres bleues. Il ne comprend pas. Que lui veut-on ?

     

    Il est assis sur le banc arrière inconfortable de la camionnette de tournée. Son esprit est brumeux, apathique. Trop de froid, de faim, de peur.

     

    On lui pose des questions. D’où vient –il ? Comment s’appelle-t-il ? Quel âge a-t-il ? Comment est-il venu ?

    Que peut-il dire ?

    Là-bas, chez lui, se raconte qu’ici c’est l’abondance. Que tout le monde a ce qu’il veut. Que les maisons sont luxueuses. Mais que c’est la loterie de pouvoir rester.

    Il ne dit rien. L’appréhension l’empoigne, amenuise sa respiration, broie ses entrailles. Qui sont ces gens ? Que lui veulent-ils ? Où est son sac ?

     

    « Il est mineur. 16 ans. Il faut le signaler au juge des enfants. » Son sac est là. Dans les mains de la dame. Qui regarde son passeport. Il n’a pas compris ce qui l’attend. Le juge… C’est pourquoi. La boule dans son ventre se resserre. Le nœud qui étrangle sa gorge devient douloureux.

     

    Le SAMU arrive. Sans bruit. A cette heure-ci les sirènes impétueuses, annonciatrices de la détresse, revendiquant le passage, sont en sommeil. Comme les rues. Il passe d’une camionnette dans l’autre. Ici, on l’allonge. Lui prend le pouls, la température.

    - Depuis quand êtes-vous dehors ?

    - Avez-vous mangé ?

    - Qu’avez vous mangé ?

    - Quand ?

    - Avez-vous de la famille ici ?

    - Avez-vous une assurance sociale ?

     

    Il est deux heures du matin. L’hôpital le prend en charge. Nouvelle série de questions. Examen clinique. Prise de sang.

    Il s’est réchauffé. A mangé. Il va bien. Il est solide.

    Les lits sont pleins. On en a même plusieurs dans le couloir. On est désolé. On ne peut pas le garder.  Il peut attendre le matin dans la salle d’attente jusqu’à l’arrivée de l’assistante sociale de permanence. Elle le présentera au juge des enfants. On va lui chercher un foyer tenu par des éducateurs.

    Il est trois heures trente du matin. On lui donne une couverture de survie. Et on s’occupe du suivant.

     

    Demain, il acquerra le statut de mineur à la charge de majeurs. S’il peut prouver son âge.  Sinon…

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


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  • La Vie est un terrain d'expériences.

    Elle offre des possibilités infinies.

    Celui qui explore acquiert ainsi la connaissance.

     

    Je publie ma réponse au texte d'accueil du blog de Zephylyne, "Travesti comprendre"

     

    Bonjour,

    J'aime beaucoup votre avatar. Il est gai et frais. Ses couleurs sont lumineuses comme celles d'un arc-en-ciel.

    Je suis une femme. Je n'ai jusqu'à présent rien lu sur l'expérience que tu abordes. Je trouve très courageux ce blog et la façon dont tu poses les questions, simples et respectueuses.

    Enfant, je voulais absolument être un garçon. J'avais un père qui aurait souhaité être militaire. Il n'avait pas obtenu le concours "d'enfant de troupe". Et a donc fait une autre carrière.

    Nous étions trois enfants. Il aurait souhaité un garçon en lieu et place de la fille que j'étais. Il avait de très hautes exigences sur le plan des performances physiques. Il nous faisait parcourir dans la journée des dénivelés de 1000 mètres dans les Alpes à partir de l'âge de 5 ans. Il attendait de nous que nous ne manifestions aucune douleur quand nous nous étions blessés. Que nous n'évoquions aucune fatigue.

    Je tirais de mon corps le maximum de ce qu'il pouvait donner. Et même plus. Ma mère disait naïvement que j'étais une force de la nature. En réalité, j'aurais fait n'importe quoi pour obtenir un peu d'estime de ce père inaccessible et insatisfait. Je ne tenais aucun compte de la douleur de mes poumons et de mes muscles.

    Il nous mettait dans des situations terrifiantes et dangereuses pour des enfants : traverser des éboulis pierreux sur des sentiers étroits sans accompagnement ou aide quelconque, par exemple.

    J'avais le vertige. Je me suis retrouvée à faire seule une traversée de plusieurs dizaines de mètres d'éboulis. A 4 pattes sur les cailloux tellement j'avais peur.

    Nous avons traversé de nombreux névés, ces immenses plaques de neige glacée que l'on trouve sur les flans des Alpes, en baskets et sans aucune protection. Glisser aurait pu nous être fatal. Après une dégringolade de plusieurs dizaines de mètres, nous aurions atterri dans l'éboulis pierreux. Dans quel état ?

    Un ange gardien devait veiller sur nous.

    Mon père voulait nous aguerrir, encore dans une guerre imaginaire potentielle, dans sa tête d'ancien enfant de la guerre de 39-45 et de militaire frustré.

    Il pensait sincèrement bien faire. Croyait nous protéger.

    A 18 ans, j'ai quitté le domicile familiale.

    Cet éloignement m'a permis d'explorer ma féminité. J'ai commencé à porter des robes. Je me suis affinée.

    Aujourd'hui, en tant que femme, il m'est "permis" par la société, sans être montrée du doigt, de porter des pantalons, de me couper les cheveux comme un garçon, de me servir d'une scie, de rentrer le bois de chauffage.

    Nous avons acquis le droit de vote, le droit de travailler sans demander l'autorisation de notre conjoint, d'ouvrir un compte à notre nom, d'avoir nos propres ressources financières. Nous avons gagné le droit à l'autonomie. Le temps de notre mise sous la tutelle d'un père puis d'un mari alors que nous étions adulte est révolu.

    Nous sommes en train de gagner le droit de diriger des équipes, de présider des associations, de créer notre entreprise. Je dis que c'est en train parce que c'est, encore aujourd'hui, plus difficile aux femmes qu'aux hommes. Nous le payons encore souvent d'humiliations. Nous devons encore souvent faire face au manque de respect, à de la brutalité.

    Celles qui ont le courage d'y aller sont, bien souvent, contraintes d'utiliser les armes masculines qui les empêchent d'offrir la richesse de leur énergie féminine et d'en faire profiter la communauté. Ces femmes sont bien souvent obligées de se "travestir" en homme pour accéder aux postes de direction. Elles deviennent lointaines. Souvent plus dures que les hommes. Tant elle sont pris de coups. Et tant c'est à ce prix qu'elles se font respecter.

    Que des hommes explorent leurs côtés féminins, c'est sans doute, une voie pour une plus grande harmonie intérieure. La recherche de comment ça vit de ce côté là. Et de, qu'est-ce que ce serait d'être né fille.

    Est-ce que cela pourrait permettre à d'autres hommes d'intégrer leur féminité sans peur, avec respect.

    Si cela pouvait être la voie pour sortir des clivages de pouvoir.

    Et si cela permettait à chacun progressivement de développer sans censure toutes ses possibilités.

    Que chacun devienne des êtres complets, unifié, harmonieux, dans l'acceptation de toutes ses composantes.

     

    Bien à toi.

    Marie


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  • L'oiseau assoiffé de verticalité

    Regarde le monde qui chavire


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  • On a tous une fragilité en nous

    Une écaille de poisson fichée dans notre sève

    Un doudou oublié quelque part

    Des cailloux en travers de notre chaussure

    Des non coincés au fond de nos vallées

    Un chaton disparu

    Des larmes comme des piqûres d'abeille

    Une grand-mère aux mains trop rêches et aux poches vides

    Des coups de pieds en guise de câlin

    Un grand frère trop intelligent

    Un nuage posé dans notre ciel

    Un cœur fêlé comme une vieille branche

    On a tous besoin d'Amour

    D'un oiseau qui chante dans notre jardin

    D'un rayon de soleil sur notre prairie

    D'une source gazouillant à l'orée de nos forêts.

    On a tous besoin d'Amour

    On a tous une fragilité en nous qui fait jaillir nos arc-en-ciel

    On a tous au fond de nos armoires

    Sous un tas de mouchoirs oubliés

    Des trésors magiques qui sommeillent

    La montre à gousset d'un grand-père

    L'aquarelle d'un arrière-grand-oncle

    Une dentelle réalisée à la main dans la nuit des temps,

    On a tous enfouis au fond de nous une cabane de jardin

    Construite à l'époque des culottes courtes

    Elle est enfouie loin, très loin

    Les grands l'ont demandé

    On croit que c'est ça de grandir

    Dans la cabane, il y a

    Des jonchées de bonté, une cascade de rire,

    Une grosse marmite d'optimisme

    L'art de créer la beauté,

    Un air de guitare, une mélodie pour mandoline,

    Un tableau rayonnant comme un coucher de soleil sur la mer

    Un chant à faire pleurer les libellules,

    Un poème d'où bondissent des perles d'or

    On a tous au fond de nous une cabane à merveilles

    Un arc-en-ciel à nourrir.


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  • Une jeune femme porte en avant son ventre rond plein d'une vie à naître.

    Ses grands yeux clairs sont lavés de larmes. Son compagnon, le père de l'enfant, vient de lui manifester une indifférence humiliante. Parti au milieu de la nuit, alors qu'elle dormait, il est rentré à 3h du matin et refuse de lui donner une explication, se montrant agressif et méprisant.

    Elle a un mouvement de recul pour l'enfant qu'elle porte, un garçon. Va-t-il, lui aussi, maltraiter les femmes quand il sera grand ?

    Elle se souvient alors des scènes violentes entre son père et sa mère, des petites humiliations quotidiennes réciproques, de la tension palpable et sournoise entre eux. Elle comprend qu'elle reproduit avec son compagnon la relation que ses parents avaient ensemble. Comme ses parents, probablement, ont reproduit.

    Elle pense à son fils, encore tout petit, tapi dans son ventre. Elle sait qu'il perçoit tous ces messages. Elle est honteuse de ce malheur qu'elle transmet à son corps défendant.

    Elle réalise qu'elle ne peut pas se débarrasser de ses ancêtres. Qu'ils lui ont donné des pierres lourdes et douloureuses à porter à côté de talents qu'elle voudrait développer. Elle prend la mesure de cet héritage disparate. Et décide de l'accepter.

    Elle accepte les failles de ses ancêtres, leurs fragilités. Elle sent que les connaitre et les reconnaitre va lui permettre de mieux les maitriser. Cela l'amène à la modestie, à une certaine humilité. Si je peux accepter leurs difficultés, je peux apprivoiser les miennes, me les approprier. Et je peux valoriser mes dons et mes qualités.

    Elle pense avec une immense tendresse au petit enfant à naitre. A un regard de bienveillance vers son compagnon.

     

     


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  • La femme est une oeuvre d'art

     

    Œuvre offerte au Président de l'Association de Qi gong de Saint-Jean-Saverne

    en remerciement de son dévouement aux membres de l'association.

     

     


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  • Les nuages ont revêtu leurs costumes de ciel

    Groupés en rangs serrés, ils déclinent des parcelles d'immensité

    Tableau en kaléidoscope qui habille l'horizon

    Jetant à tout va leurs couleurs rehaussées d'un feston éclatant

    Le ciel a revêtu son costume de nuages

     

    Ciel nuageux clair


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